Aslim Taslam

 

- N°31 Juillet 2003 -

Sommaire | Archives | Le mag

Femina

Format texte pour l'impression   Envoyer cet article à un ami
 

Tradition ou religion ? - L’excision

 

Voici une série d’articles qui intéresseront les musulmans comme les non musulmans. Il s’agit de présenter quelques traditions liées à la femme, certaines sont liées à la religion, d’autres ne sont que des coutumes ancestrales. Le but est de distinguer ce qui est recommandé par la religion et ce qui ne l’est pas.
La première tradition que nous présentons est l’excision, pratique répandue en Afrique noire et en Egypte. La description de cet acte est insoutenable pour le lecteur et encore plus pour une lectrice mais on ne peut traiter un sujet sans en donner une définition précise.

 

Définition

Pour celles et ceux qui ne savent pas exactement en quoi consiste l’excision, une définition s’impose. Parmi les pratiques toujours en cours, il en existe trois types. La première est « légère » revient à couper le sommet du clitoris. La seconde, et la plus répandue, est l’ablation du clitoris, partielle ou complète, et/ou celle des petites lèvres. La troisième est appelée infibulation ; elle consiste à enlever le clitoris, les petites et grandes lèvres puis à coudre les deux côtés de la vulve avec parfois des matières de fortune en ne laissant qu’un orifice étroit. Quelle qu’elle soit, l’excision est une mutilation pour la femme.

Les conséquences pour les femmes

L’excision a de nombreuses conséquences pour les femmes, tant physiques que psychologiques. L’acte est le plus souvent pratiqué sur les jeunes filles. Elles ne sont pas ou peu informées sur ce qu’elles vont subir, ni pourquoi. Elles sont marquées à vie par les douleurs atroces lors de l’opération effectuée sans anesthésie. Ces douleurs reviendront alors à leur mémoire tout au long de leur vie lors de rapports avec leur mari, forcément douloureux et synonymes de torture et lors de l’accouchement. Elles perdent ainsi une partie de leur identité et leur droit au plaisir. Lors de l’accouchement, il n’est pas rare que la mère et/ou l’enfant perdent la vie à cause de complications dues à l’excision. Les conséquences directes de l’opération sont une hémorragie importante, cause de mortalité, de difficultés d’uriner, d’infections chroniques (35%) des reins et des organes génitaux et de stérilités (25%). Les excisions pratiquées par des non médecins seraient responsables de 85% des problèmes des organes génitaux [1].

Quelques chiffres

Il n’est pas évident de chiffrer avec précision le nombre de femmes excisées dans les pays où elle est pratiquée car si 75% des gouvernements condamnent cette pratique, peu prennent des mesures concrètes pour l’arrêter. Sur le continent africain, les pourcentages de femmes excisées vont de 5 à 98% (cf. tableau) [2]. En Egypte où plus de 90% des femmes sont excisées [3], 85% du million d’excisions annuelles sont réalisées par des matrones et des barbiers improvisés chirurgiens, 1300 fillettes meurent chaque année suite à une excision.

 

% estimatif de femmes excisées

Nombre estimatif de femmes excisées (en millions) 1994

Politique officielle déclarée contre l’excision

Excision interdite par loi spéciale

Excision interdite par code médical

Nigéria

60

32,8

Oui

Non

Non

Egypte

80

24,2

Oui

Non

Oui

Ethiopie

90

23,9

Oui

Non

Non

Soudan (du nord)

89

9,7

Oui

 [4]

Non

Kenya

50

6,8

Oui

Non

Non

Somalie

98

4,5

Oui [5]

Non

Non

Mali

80

4,3

Oui

Non

Non

Côte d’Ivoire

60

4,1

Non

Non

Non

Burkina Faso

70

3,5

Oui

Non

Non

Ghana

30

2,6

Oui

Oui

 [6]

Sierra Leone

90

2,0

Oui

Non

Non

Tchad

60

1,9

Oui

Non

Non

Erythrée

90 [7]

1,6

Oui

Non

Non

Guinée

50

1,6

Oui

Non

Non

R.-Uni de Tanzanie

10

1,5

Non

Non

Non

Bénin

50

1,3

Oui

Non

Non

Cameroun

20

1,3

Oui

Non

Non

Zaïre

5

1,1

Non

Non

Non

Togo

50

1,0

Oui

Non

Non

Libéria

60

0,9

Oui

Non

Non

Niger

20

0,9

Non

Non

Non

R. centrafricaine

50

0,8

Oui

Non

Non

Sénégal

20

0,8

Oui

Non

Non

Gambie

89

0,5

Oui

Non

Non

Ouganda

5

0,5

Non

Non

Non

Djibouti

98

0,3

Oui

Non

Non

Guinée-Bissau

50

0,3

Non

Non

Non

Mauritanie

25

0,3

Non

Non

Non

 

Existe-t-il des références religieuses pour justifier cet acte ?

Aucune mention n’est faite dans le Coran de l’excision. Concernant les hadiths, ceux relatifs à l’excision sont très discutés puisqu’ils manquent tous de crédibilité. Par exemple, dans le hadith de Ahmad, rapporté par Bayhaqi, il est dit : « La circoncision est une "sunna" chez l’homme et un acte honorifique chez la femme. » Ce hadith est classé comme léger (khafif) car un de ses rapporteurs, Hajjaj Bi Anta, est exclu des rapporteurs dignes de confiance. Et d’après la jurisprudence islamique, on ne peut se baser sur ce type de hadith pour établir une règle. La majorité des savants musulmans rejettent l’excision et ne lui donnent aucune légitimité. Seuls quelques religieux égyptiens la cautionnent mais plus dans le but de garantir un revenu pour les médecins la pratiquant.
D’autre part, comment une religion qui protège l’être humain pourrait-elle recommander un acte si douloureux, si mutilant, si handicapant pour celle qui l’a subi ? Il serait incohérent d’attribuer à l’islam une telle pratique alors que celui-ci accorde à la femme de nombreux droits dont celui d’être satisfaite par son mari.

De plus, de nombreux pays musulmans ne connaissent pas cette pratique et l’excision est également observée parmi des communautés non musulmanes. C’est le cas en Egypte chez les coptes chrétiens ou au sud chrétien du Nigeria, alors que les musulmans au nord ne la pratiquent pas. Cette tradition est d’ailleurs un rite millénaire mais on n’en connaît pas exactement l’origine. Alors pourquoi cette tradition ?

Parmi les communautés qui pratiquent l’excision, certains ont de fausses idées sur le clitoris : Lors de l’accouchement, il pourrait tuer l’enfant ; le clitoris rappellerait aussi un organe masculin à éliminer pour être une femme à part entière ; ou encore, il empêcherait un rapport sexuel normal. Pour beaucoup, elle symbolise le passage à l’état de femme comme un rite initiatique. D’autres pensent qu’ils risquent le châtiment de leurs ancêtres s’ils ne respectent les rites ancestraux. La croyance en la sorcellerie étant forte dans ces communautés, c’est sur elle que repose en partie l’excision. Le poids de cette coutume et la pression sociale ne laissent que peu d’espoir pour une femme d’échapper à cette mutilation.

Vers une évolution ?

Dans les pays africains, quelques gouvernements font de réels efforts pour faire reculer cette tradition comme le Burkina Faso. On peut observer une évolution mais lente car les mentalités changent difficilement. Quant à la majorité des gouvernements des pays africains, elle feint d’agir en se déclarant contre sans prendre aucune mesure concrète (cf. tableau).
En Europe, avec l’immigration africaine, le problème de l’excision reste une réalité pour ces femmes. Elle est soit pratiquée illégalement dans le pays d’accueil, soit pratiquée dans le pays d’origine pendant les vacances. Femmes africaines et occidentales se battent côte à côte contre cette tradition et tentent d’épargner cette mutilation aux jeunes filles. En France, ce sont plus de 30 000 femmes et jeunes filles excisées et 10 000 à 20 000 petites filles qui risquent de l’être. Toutefois, la France est le seul pays d’Europe à avoir condamné exciseuses et parents pour cet acte cruel.

Pour en savoir plus

Lire

Rebelle,
Keita Fatou,
Editions Présences Africaine,
L’histoire de Malimouna, fillette africaine qui refuse de se soumettre au rituel séculaire.

Visiter

Site officiel de l’AME, l’association contre la mutilation des enfants.

http://www.fgm.org

Un dossier ARTE complet sur l’excision



[1] Source : Association égyptienne des obstétriciens

[2] Sources : Nahid Toubia, Female Genital Mutilation : A Call for Global Action, Les femmes, Ink., New York, revised edition, 1995 (mise à jour de janvier 1996) ; pour la population, United Nations Population Division, World Population Prospects : The 1994 Revision, 1994.

[3] Sources : Planning familial 1994

[4] Excision non pratiquée dans les trois régions du sud. Une loi de 1946 n’a interdit que l’excision avec infibulation ; le code pénal de 1993 n’en fait pas mention, d’où flou juridique.

[5] L’ancien gouvernement s’était déclaré contre ; on ne connaît pas la position des groupes actuellement au pouvoir.

[6] Aucune mention dans le code de déontologie médicale, ce qui serait inutile puisque la pratique est illégale.

[7] Estimation faite avant l’indépendance de l’Erythrée, supposant une prévalence identique à celle de l’Ethiopie.

 

Leila R.
Du même auteur...


 Autres articles dans la rubrique Femina

Tous les articles


Sommaire | Archives | Le mag
TOUS DROITS RESERVES © 2001-2008 Aslim Taslam